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Discours de Rama Yade à l’occasion de la clôture du 1er congrès national des associations de supporters de football - Stade de France, Saint Denis La Plaine | 28/01/2010 |

28 janvier 2010

Messieurs les présidents de la Ligue Professionnelle de Football et de l’Union des Clubs Professionnels de Football, cher Frédéric Thiriez, cher Jean-Pierre Louvel ,
Mesdames et Messieurs les représentants des instances nationales et internationales du football,
Mesdames et Messieurs les représentants des clubs et des associations de supporters,
Mesdames et Messieurs les membres des délégations allemandes, belges et européennes, des associations de lutte contre la discrimination,
Mesdames et Messieurs les experts, les magistrats et fonctionnaires du ministère de l’Intérieur et du ministère chargé des Sports,
Cher Nicolas Hourcade,

Je viens d’écouter avec une très grande atten­tion les résul­tats de cette jour­née de tra­vail, et ma pre­mière réac­tion est que « le jeu en valait la chan­delle ». C’est bien la pas­sion du sport qui nous réu­nit. J’ai entendu aujourd’hui l’espoir, la volonté de s’impli­quer, de bien faire, d’être utile et cons­truc­tif. Mais j’ai aussi entendu la frus­tra­tion, le décou­ra­ge­ment et par­fois la colère. Mais je vou­drais vous dire une chose : rien de tout cela ne jus­ti­fie les embra­se­ments de vio­lence qui enflam­ment régu­liè­re­ment nos sta­des. Notre pas­sion c’est le sport, et aucune pas­sion ne s’exprime ni ne s’exalte dans la vio­lence. Celle-ci est tout sim­ple­ment inac­cep­ta­ble. Rien ne la jus­ti­fie. Rien ne l’excuse. La pas­sion du jeu, ça n’est jamais la pas­sion de la vio­lence.

Il faut pré­ser­ver le sport et le pro­té­ger de ceux qui le rui­nent. C’est la direc­tion poli­ti­que prise par le Gouvernement dans la ques­tion essen­tielle de la sécu­rité et de la séré­nité des mat­ches de foot­ball.

Dans cette poli­ti­que, quelle est notre tâche ? C’est de pré­ve­nir la vio­lence en cher­chant par tous les moyens à en résor­ber les cau­ses, en étroite coor­di­na­tion avec mes col­lè­gues Brice Hortefeux et Michelle Alliot-Marie qui déploient une répres­sion plus ferme et plus active de la délin­quance qui frappe le foot­ball. Qu’une chose soit bien claire : j’appuie sans réserve leur action et je salue l’énergie et le volon­ta­risme avec les­quels ils se sont atte­lés à cette res­pon­sa­bi­lité dif­fi­cile et sou­vent ingrate. Réprimer n’est pas un but en soi ; en revan­che, au point où nous en som­mes arri­vés c’est la seule solu­tion face à cer­tains com­por­te­ments.

Je sais que beau­coup d’entre vous, clubs comme sup­por­ters, sont venus avec à l’esprit les pré­cé­den­tes ten­ta­ti­ves de dia­lo­gues res­tées sans résul­tat. Je sais aussi que tous, ligue, clubs, sup­por­ters, avez à un moment ou un autre été à l’ini­tia­tive de tel­les ten­ta­ti­ves. Je salue cette volonté que vous avez eue en son temps et je tiens à vous remer­cier très sin­cè­re­ment, vous tous qui êtes ici aujourd’hui, de la confiance que vous avez pla­cée en nous en accep­tant, une nou­velle fois, de vous remet­tre autour de la table du dia­lo­gue, pour la pre­mière fois sous l’égide des pou­voirs publics et avec leur par­ti­ci­pa­tion active. Et je sais que pour vous tous, repré­sen­tants des asso­cia­tions de sup­por­ters, cette confiance a pris une vraie dimen­sion concrète : vous êtes tous béné­vo­les et votre pré­sence ici a pu être pos­si­ble au prix de jours de congés et de frais de dépla­ce­ment payés de votre poche. Je sais la signi­fi­ca­tion de cet effort. J’y vois notre volonté com­mune de défen­dre ce sport qui nous pas­sionne et devrait nous ras­sem­bler : le foot­ball.

Ce sport il faut le défen­dre contre ses démons, car ils ont fait des morts et des bles­sés. Cela aussi c’est inac­cep­ta­ble. Je tiens à ren­dre un vibrant hom­mage à ces hom­mes ou ces fem­mes, mem­bres des for­ces de l’ordre, joueurs, sup­por­ters, cadres, arbi­tres, qui ont été frap­pés dans leur chair ou dans leur cœur, vic­ti­mes de la délin­quance ou de la dis­cri­mi­na­tion. Nous ne les oublions pas, car ils ont payé au prix fort, par­fois de leur vie, leur pas­sion du sport et du foot­ball. Par res­pect pour eux, nous avons l’obli­ga­tion d’avan­cer et de réus­sir. Je vous demande de les res­pec­ter. Je vous demande de vous sou­ve­nir d’eux pour savoir, pour ceux qui en ont, pas­ser outre vos réser­ves. Je vous demande de la fra­ter­nité dans le pro­ces­sus que nous avons lancé, et je sais que votre seule pré­sence prouve que vous y êtes prêts. Faisons le pas !

Il est lar­ge­ment temps d’ailleurs. Ne som­mes-nous pas tous ici pas­sion­nés de foot­ball ? Et cela ne signi­fie t-il pas que nous vou­lons la vic­toire de nos clubs ? Ou, à défaut de vic­toire, le sou­ve­nir de ces matchs de légende dont la mémoire tra­verse les géné­ra­tions ? Eh bien soyons luci­des : la recru­des­cence grave des vio­len­ces dans le foot­ball n’a qu’un seul résul­tat : des défai­tes et un spec­ta­cle spor­tif défi­guré. Des défai­tes en cas­cade même ! Il y a moins de spec­ta­teurs à nos mat­ches, nos clubs sont dou­ble­ment voire tri­ple­ment péna­li­sés économiquement par le coût des vio­len­ces, nos résul­tats en pâtis­sent, toute la com­pé­ti­ti­vité du foot­ball fran­çais en paye le prix. Et il est lourd. Très lourd. Et il est lourd pour l’Etat, en ter­mes de mobi­li­sa­tion et de res­sour­ces. N’atten­dons pas un nou­vel Hillsborough et ses 96 morts pour agir.

Cet immense gâchis spor­tif, nous pou­vons l’arrê­ter tous ensem­ble. Une fois de plus, votre pré­sence ici prouve que c’est notre volonté com­mune. Alors cons­trui­sons. C’est tout l’esprit du pro­ces­sus que j’ai lancé en octo­bre der­nier et qui fran­chit aujourd’hui une étape majeure. Ce que nous fai­sons, c’est la rédac­tion en com­mun de ce qu’on pour­rait appe­ler le 1er livre vert du sup­por­te­risme dans le foot­ball fran­çais. Autrement dit, la rédac­tion d’un état des lieux objec­tif de la situa­tion, dans ses aspects posi­tifs comme néga­tifs, pour élaborer des pro­po­si­tions concer­tées per­met­tant de remé­dier aux aspects néga­tifs. Pas sim­ple ! Mais si c’était sim­ple, nous ne serions pas là aujourd’hui.

Je ne suis donc pas venue aujourd’hui ici pour annon­cer des résul­tats, des déci­sions, voire des pro­po­si­tions. Nous som­mes au début du pro­ces­sus. Ce Congrès est un point de départ. Je suis venue pour vous dire toute l’impor­tance que nous atta­chons à ce pro­ces­sus, faire avec vous le point sur le tra­vail réa­lisé depuis plu­sieurs mois et tra­cer les gran­des orien­ta­tions du tra­vail qui reste à faire. Ce tra­vail n’est pas isolé : il s’ins­crit dans une ana­lyse plus géné­rale de tout ce qui conduit à la vio­lence dans le sport, et de tout ce qui per­met d’y remé­dier. Je pense là à tou­tes ces ini­tia­ti­ves de ter­rain déve­lop­pées dans les clubs, par des asso­cia­tions, des col­lec­ti­vi­tés. Elles sont aussi nom­breu­ses que méconnues et je n’accepte pas l’idée d’un monde où l’on parle tout le temps des déri­ves extrê­mes de quel­ques uns en oubliant sys­té­ma­ti­que­ment les efforts cons­truc­tifs d’une grande majo­rité.

Dès ma nomi­na­tion au secré­ta­riat d’Etat, j’ai confié à l’ins­pec­tion géné­rale de la jeu­nesse et des sports la mis­sion d’un recen­se­ment sys­té­ma­ti­que de ces ini­tia­ti­ves pour recom­man­der les moyens à met­tre en œuvre afin de mieux les valo­ri­ser, de mieux les appuyer, et pour obte­nir des résul­tats plus lar­ges et féconds.

Ce tra­vail vient d’être ter­miné et vous en avez eu un aperçu tout à l’heure. Il ne concerne pas que le foot­ball et les sup­por­ters, mais ceux-ci y ont une part impor­tante. Je viens de rece­voir le rap­port et ses pré­co­ni­sa­tions, qui seront ren­dues publi­ques dans les semai­nes à venir : elles m’ont d’emblée sem­blé concrè­tes, ori­gi­na­les, et très pro­met­teu­ses. C’est un motif sup­plé­men­taire pour aller de l’avant. Qu’il s’agisse de notre réu­nion ou de la qua­lité de ce rap­port, nous avons en main de sérieux et soli­des outils pour cons­truire.

Car la ten­ta­tive que nous menons est bien celle d’un dia­lo­gue glo­bal, pour poser sur la table tous les sujets, tou­tes les ques­tions. Elle s’appuie sur une méthode sim­ple : pri­vi­lé­gier le tra­vail de fond, même si c’est à contre-temps de l’embal­le­ment de l’actua­lité. Il faut par­fois savoir s’arrê­ter pour obser­ver, étudier, com­pren­dre. C’est le choix que j’ai fait.

Le corol­laire de ce choix c’est le rejet absolu de toute forme d’amal­game et de sim­pli­fi­ca­tion. Il y a de mul­ti­ples for­mes de « sup­por­te­risme ». Le monde n’est pas binaire. Je dis, moi, qu’il y a des « ultras » qui rejet­tent la vio­lence comme il y a, aux côtés des « ultras », d’autres sup­por­ters qui ne se reconnais­sent pas en eux ; et comme il y a, aux côtés des ultras et des autres sup­por­ters, un public qui aspire sim­ple­ment à vibrer en paix au rythme du jeu. Bref à aller au stade sans redou­ter les vio­len­ces.

Je dis aussi que c’est le droit le plus strict de tout pré­si­dent de club de déci­der avec son conseil d’admi­nis­tra­tion de la place qu’il accorde, ou non, aux repré­sen­tants de son public comme à ses sup­por­ters, et ce droit per­sonne ne vien­dra le lui contes­ter ; je dis encore qu’il y a des poli­ciers et des gen­dar­mes qui font un tra­vail extra­or­di­naire et qu’on oublie sou­vent d’en par­ler ; je crois qu’il y a des res­pon­sa­bles sécu­rité comme des sta­diers qui méri­te­raient d’être déco­rés tant leur impli­ca­tion géné­reuse est totale.

Alors, oui, je sais qu’il y a les autres, ceux qui ne s’inter­di­sent pas la vio­lence au nom d’une pseudo néces­sité qu’ils s’inven­tent eux-mêmes, d’une pseudo « loi du talion » qui les auto­ri­se­rait à s’affran­chir des règles et de la loi. Ceux-là s’excluent d’eux-mêmes !

Ce pro­ces­sus que nous avons lancé s’appuie sur 5 prin­ci­pes intan­gi­bles, non négo­cia­bles.

Le pre­mier prin­cipe est le res­pect absolu des droits de cha­cun et des devoirs qui en décou­lent. Cela peut avoir l’air sim­ple dit comme ça. Ça ne l’est pas. Les sup­por­ters ne sont pas des sous-citoyens, ils ont comme nous tous les droits et les obli­ga­tions que nous confère la loi Je ne plai­sante pas avec ces droits et je sou­haite qu’ils soient également res­pec­tés sur tout le ter­ri­toire, pour tous les sup­por­ters. Je n’accepte pas l’idée qu’un citoyen n’accède pas aux mêmes droits selon qu’il est spec­ta­teur ou sup­por­ter de tel ou tel club.

Le second prin­cipe est celui de la liberté et de la res­pon­sa­bi­lité. Dans la sphère pri­vée, cha­cun est libre de ses actes et sa res­pon­sa­bi­lité est d’agir dans les limi­tes de la Loi. Lorsque ces limi­tes sont res­pec­tées, rien ne jus­ti­fie d’inter­ve­nir pour contrain­dre d’une quel­que façon que ce soit les actes et déci­sions pri­vées. Ce prin­cipe vaut pour les clubs qui sont tous, je le rap­pelle, des struc­tu­res pri­vées. Je ne m’immis­ce­rai pas dans leur ges­tion. Que ce soit bien clair pour tous.

Le troi­sième prin­cipe est celui du res­pect absolu de la loi. Il est le socle des deux pré­cé­dents. Il est non négo­cia­ble. La Loi s’impose à tous, c’est la colonne ver­té­brale de la République et les sta­des sont des espa­ces répu­bli­cains. Je redis donc mon total appui à la répres­sion la plus ferme de tou­tes les for­mes de délin­quance et de dis­cri­mi­na­tion qui sévis­sent dans les sta­des et dans le foot­ball, et je l’illus­tre concrè­te­ment en vous disant très clai­re­ment que tout groupe par­ti­ci­pant qui pro­vo­que­rait des vio­len­ces ver­ba­les ou phy­si­ques pen­dant le pro­ces­sus de dia­lo­gue s’en trou­ve­rait immé­dia­te­ment exclu. Il faut savoir choi­sir de quel côté de la Loi on se trouve. Vous êtes aujourd’hui face à ce choix. J’en appelle à votre sens des res­pon­sa­bi­li­tés.

Le qua­trième prin­cipe est celui de la jus­tice. Celle-ci doit être ferme et la peine pro­por­tion­nelle à la faute. Je sais que cer­tains ont un sen­ti­ment d’incom­pré­hen­sion face à des pei­nes tel­les que les inter­dic­tions admi­nis­tra­ti­ves de stade, pour les uns, les péna­li­tés finan­ciè­res, pour les autres. Pourtant ces pei­nes sont néces­sai­res. Mais il est néces­saire aussi que ces pei­nes soient argu­men­tées de la manière la plus détaillée pos­si­ble pour qu’elles puis­sent être com­pri­ses. Justice oui, mais jus­tice com­prise.

Le der­nier prin­cipe enfin c’est tout sim­ple­ment le res­pect de l’autre. Toutes les dis­cri­mi­na­tions, qu’elles soient racis­tes ou homo­pho­bes par exem­ple, sont des dénis de nos valeurs. Je ne l’accepte pas. J’ai volon­tai­re­ment choisi de don­ner aujourd’hui la parole à la LICRA et à l’asso­cia­tion Paris Foot Gay pour qu’elles expo­sent leurs com­bats parce qu’il y a encore de nom­breux tabous à lever. Ces exclu­sions sont source de souf­france, de détresse, de déses­poirs. Ce n’est pas ma vision de la fra­ter­nité. Ce n’est pas ma vision du sport. Ce n’est pas ma vision de la République.

Voilà pres­que un siè­cle que sont nés les sup­por­ters. C’était à l’époque de petits grou­pes de per­son­nes qui s’orga­ni­saient pour appor­ter aide sociale et économique aux clubs et aux joueurs. Ils défen­daient le jeu. Aujourd’hui le foot­ball a grandi. Ses res­pon­sa­bi­li­tés économiques et socia­les ont pris une dimen­sion mon­diale consi­dé­ra­ble, mais le désir de par­ti­ci­per est tou­jours aussi vivace dans nos cœurs qu’il l’était dans celui de nos aînés. Le chan­tier que je vous pro­pose donc désor­mais c’est de recons­truire le pacte qui unit le jeu à son public et parmi ce der­nier, les plus impli­qués que sont les sup­por­ters.

Voilà la feuille de route des mois à venir et qui devra gui­der les grou­pes de tra­vail qui vont être cons­ti­tués pour appro­fon­dir les résul­tats de cette jour­née : trou­ver les voies qui per­met­tent à ce désir de par­ti­ci­pa­tion de s’expri­mer et cel­les qui per­met­tent de reje­ter cette mino­rité qui plonge le jeu dans le chaos de la vio­lence.

Il a fallu un énorme tra­vail pour en arri­ver à cette jour­née, et je tiens à en remer­cier très cha­leu­reu­se­ment tous les par­ti­ci­pants à com­men­cer par vous, cher Nicolas Hourcade, qui avez mis tout votre savoir, toute votre énergie, tou­tes vos convic­tions au ser­vice de ce pro­jet un peu fou que nous vous avons pré­senté il y a plu­sieurs mois ! Il va vous fal­loir encore un énorme tra­vail d’ici à la fin de la sai­son, mais j’ai cru com­pren­dre que ce n’était pas inu­tile de prou­ver à vos étudiants que la socio­lo­gie peut être utile. La socio­lo­gie, comme la poli­ti­que c’est de la pen­sée tra­duite en action. Je suis donc bien contente d’y contri­buer en vous don­nant encore ce sur­croît de tra­vail !

Les exem­ples inter­na­tio­naux que nous avons enten­dus sont uti­les. Cela ne signi­fie pas qu’il faut les repro­duire à l’iden­ti­que, mais ça mon­tre bien que l’expé­ri­men­ta­tion n’est pas tou­jours vouée à l’échec si cha­cun s’y engage avec déter­mi­na­tion. Ils mon­trent aussi toute l’uti­lité des repré­sen­ta­tions orga­ni­sées de sup­por­ters pour par­ve­nir à pour­sui­vre dura­ble­ment dia­lo­gue et com­pré­hen­sion mutuelle. J’appelle de mes vœux de tel­les repré­sen­ta­tions en France. Pas for­cé­ment une seule, mais suf­fi­sam­ment struc­tu­rées pour que leur parole soit repré­sen­ta­tive, et leurs enga­ge­ments res­pec­tés par leurs mem­bres.

Nous som­mes face à un défi : redon­ner au mot « sup­por­ter » ses let­tres de noblesse et effa­cer la honte dont cer­tains l’enta­chent. C’est un défi immense mais que je veux rele­ver. Nous le gagne­rons ensem­ble, ou pas. Cela ne dépend que de nous.

Je vous remer­cie.



Seul le pro­noncé fait foi